L'UFC-Que Choisir assigne Ubisoft en justice pour pratiques trompeuses
L'UFC-Que Choisir poursuit en justice Ubisoft pour avoir fermé les serveurs de The Crew, rendant le jeu de course totalement inutilisable. L'association dénonce des pratiques commerciales "trompeuses" et une atteinte aux droits des consommateurs.
La fermeture du jeu de course en ligne The Crew, décidée par Ubisoft en avril 2024, a déclenché une vaste polémique. En effet, l'éditeur avait décidé de désactiver les serveurs du jeu, le rendant totalement inutilisable – y compris en mode solo –, alors même que les joueurs l'avaient acheté légalement. Autant dire que la pilule avait eu du mal à passer ! Deux ans plus tard, l'association de défense des consommateurs UFC-Que Choisir a décidé de porter l'affaire devant la justice, dénonçant des pratiques commerciales "trompeuses". Elle estime que cette décision soulève des questions majeures sur les droits des joueurs et la notion même de propriété des jeux dématérialisés.
Fermeture de The Crew : les joueurs ont-ils acheté un jeu ou loué un accès temporaire ?
Contrairement à certains jeux proposant un mode hors ligne, The Crew, sorti en 2014, reposait entièrement sur une connexion permanente. Une fois les serveurs coupés, le produit a tout simplement cessé d'exister. Pour l'UFC-Que Choisir, cette situation est problématique, car elle revient à priver les consommateurs d'un bien pour lequel ils ont pourtant payé, sans compensation ni solution alternative.
L'association considère que cette pratique peut être assimilée à une forme d'obsolescence programmée des contenus numériques. Elle reproche également à Ubisoft un manque d'information claire au moment de l'achat. Selon elle, de nombreux joueurs n'étaient pas pleinement conscients qu'ils n'acquéraient pas réellement un jeu, mais seulement une licence d'utilisation temporaire, et que l'éditeur se réservait le droit de la révoquer quand il le souhaitait.
"L'UFC-Que Choisir estime qu'en privant brutalement les joueurs de tout accès à The Crew, Ubisoft a porté atteinte aux droits essentiels des consommateurs", explique l'association. "En prenant une telle décision de fermeture (bien qu'annoncé quelque mois en amont), Ubisoft a volontairement privé les consommateurs du droit d'usage d'un jeu qui découle pourtant du propre modèle de commercialisation choisi par l'éditeur, sans pour autant fournir aux consommateurs une information en phase avec ce choix." Pour toutes ces raisons, elle a donc engagé une procédure auprès du tribunal de Créteil (Val-de-Marne).
De son côté, Ubisoft s'appuie sur le cadre juridique actuel des jeux en ligne. L'éditeur rappelle que les utilisateurs achètent une licence d'utilisation et non une propriété définitive. Ce modèle est largement répandu dans l'industrie, en particulier pour les jeux connectés ou les services en ligne. Il permet aux entreprises d'arrêter un service devenu trop coûteux à maintenir ou dont la fréquentation a fortement diminué. Dans le cas de The Crew, le nombre de joueurs actifs était devenu très faible, ce qui a motivé la fermeture.
Fermeture de The Crew : une problématique qui touche l'ensemble du secteur vidéoludique
Avec cette poursuite judiciaire, l'association recherche trois choses : créer un précédent afin de "faire cesser ces pratiques préjudiciables" ; obtenir la suppression des "clauses litigieuses" et enfin "faire reconnaître l'atteinte portée à l'intérêt collectif des consommateurs". Un combat qui englobe donc toute l'industrie du jeu vidéo, et pas seulement Ubisoft, même si l'entreprise française est bien la principale accusée dans le cas présent. Il s'agit de se battre pour "la préservation du patrimoine vidéoludique [...] : un jeu acquis par un consommateur ne peut littéralement disparaître au seul bon vouloir de son éditeur."
L'association assure être soutenue par le mouvement Stop Killing Games, à l'origine d'une pétition demandant de contraindre les éditeurs à laisser les jeux nécessitant une connexion à Internet "dans un état raisonnablement fonctionnel" après l'arrêt des serveurs. Ce collectif de joueurs a engagé une initiative citoyenne européenne (ICE) afin de pousser la Commission à légiférer. Une pétition qui avait d'ailleurs recueilli, en juillet 2025, plus d'un million de signatures vérifiées. Par conséquent, ses responsables ont été reçus par la Commission européenne au début de l'année 2026.
Car, au-delà du cas d'Ubisoft, cette action en justice relance un débat plus large sur la régulation du marché numérique. Faut-il obliger les éditeurs à maintenir un accès hors ligne lorsque cela est possible ? Doit-on imposer une meilleure information des consommateurs ou encadrer plus strictement les conditions de retrait d'un produit ? Certaines voix appellent également à reconnaître de nouveaux droits pour les utilisateurs, afin de garantir une forme de continuité d'usage.
"Le cas de The Crew illustre une tendance préoccupante du marché des jeux vidéo : de plus en plus de jeux exigent une connexion permanente à Internet, ce qui permet aux éditeurs de désactiver à distance, sans justification ni solution alternative, des jeux pourtant légitimement acquis par les consommateurs", explique l'UFC-Que Choisir. Cela a notamment été aussi le cas de Concord, le jeu de tir de Firewalk qui a été coupé après seulement deux semaines en 2024, et de Highguard, du studio Wildlight Entertainment, qui a été déconnecté au début de l'année, quelques semaines seulement après sa sortie.
L'association regrette aussi que "cette tendance s'accompagne également d'autres dérives comme la dépendance croissante à des contenus additionnels payants (DLC), ou encore des bannissements arbitraires de comptes utilisateurs." Il ne reste plus qu'à attendre pour voir si l'UFC-Que Choisir obtiendra gain de cause auprès de la justice. Notons que la fermeture des serveurs de The Crew a aussi fait l'objet d'une plainte en Californie.
